LA DIVERSITÉ CULTURELLE EN MARCHE

À L'ÉCHELLE PLANÉTAIRE:

LA SOCIÉTÉ CIVILE ET SES REGROUPEMENTS

 

QUATRIÈME CONFÉRENCE ANNUELLE DU RIDC

OPATIJA (CROATIE)

12-15 OCTOBRE 2003

 

 

 

Jean TARDIF   

 

Cultures et mondialisation

 

Pour un véritable projet politique : le pluralisme culturel

 

 

 

L'intérêt de notre rencontre est de pouvoir discuter des divers points de vue sur la «diversité culturelle». Parce que ce combat est au cœur même de la mondialisation qui met en présence, et en rivalité, des représentations différentes du monde, son importance commande de s'assurer que la stratégie est adaptée aux véritables enjeux et permettra d'apporter des réponses concrètes aux défis actuels. Alors que l'attention est polarisée sur le projet de Convention internationale sur la diversité culturelle, il importe de se demander à quelles conditions elle pourra être efficace et permettre aux cultures du monde de constituer ces multiples approches de l'universel dont les artistes et les créateurs sont les explorateurs avancés.

 

Le sujet de notre table ronde concerne la diversité des coalitions.

 

Mais je ne veux pas vous présenter le projet de PlanetAgora uniquement dans son fonctionnement. Ne prétendant à aucune représentativité, PlanetAgora ne compte que sur la valeur des idées et des propositions que veut susciter une démarche de débats publics entre tous les acteurs concernés par ces enjeux. C'est la conscience de la nature véritable et de l'importance des enjeux en cause qui permettra d'assurer mobilisation élargie et de remporter ce combat. Il ne suffit pas de compter les divisions ou les fantassins pour évaluer les chances de victoire. Ce qui importe avant tout, c'est d'établir un bon diagnostic des enjeux, des buts, des forces, de la stratégie

 

Ma contribution aux échanges voudrait être celle

 

-         d'un lecteur de Sun Tzu, ce maître chinois de la stratégie :

 

«La guerre est une affaire d'importance vitale, une question de vie ou de mort, de survie ou d'anéantissement…. La victoire est l'objectif principal de la guerre. …Il faut craindre ceux qui s'y engagent sans la réflexion qu'elle mérite.»[1]

 

-         d'un «ami de la cour», qui veut soulever des questions, dont certaines peuvent déranger, en espérant contribuer à stimuler le débat et surtout à développer une stratégie adaptée à l'importance des enjeux qui, loin d'être marginaux ou de concerner seulement l'audiovisuel ou les politiques culturelles nationales,  vont compter par les défis les plus importants du XXIè siècle

 

 

Dans cette perspective, je voudrais soulever rapidement quelques questions qui me semblent fondamentales : que voulons-nous défendre sous couvert de diversité culturelle ? quels sont les objectifs ? la stratégie envisagée peut-elle assurer le succès ? en quoi consisterait la victoire?

 

 

Mon propos en résumé :

 

-         La mondialisation peut connaître des soubresauts et des reculs, mais c'est un processus qui a des effets structurants dans tous les secteurs d'activité.  Elle modifie les interactions entre les sociétés et les cultures.  Elle met en présence et en concurrence des représentations du monde, des valeurs liées aux identités. Les batailles les plus importantes de notre époque sont des batailles culturelles. Parce que, à l'ère de l'information, la puissance tient à la capacité de production et de diffusion de symboles dans la sphère médiatique globalisée. D'où la dimension stratégique des enjeux géoculturels qui ne sont plus définis par les frontières nationales. Et qui concernent toutes les sociétés.

 

-         La mondialisation est un processus  porté par la dynamique économique et financière. Les réactions (FSE, mouvements altermondialistes) portent sur la gestion des conséquences sociales de la mondialisation à travers les politiques nationales. Non sur la gestion de mondialisation elle-même qui est un phénomène extranational, pas seulement ni d'abord interétatique, qui appelle des actions collectives et qui ne peut être géré par les politiques nationales ou même inter-nationales. Maîtriser la mondialisation implique de trouver les moyens de gérer le processus lui-même et non seulement ses effets sociaux et culturels. D'où le besoin d'une gouvernance qui ne peut pas être assurée sous la forme d'un gouvernement mondial ni par le système international actuel.

 

-         «Le pluralisme culturel est la réponse politique au fait de la diversité culturelle», a déclaré l'Unesco. Il faut prendre cette distinction au sérieux et en tirer les conséquences. Ce projet politique ne peut se réduire à garantir un statut spécial des biens et services culturels dans l'univers marchand. Il doit établir un cadre équitable aux interactions entre les cultures en tenant compte de l'importance prise par les groupes médias globaux. Puisque toute société a une culture, l'ouverture en matière culturelle est indissociable d'une réciprocité minimale réelle.

 

 

Voilà qui peut sembler bien éloigné des préoccupations immédiates  des milieux culturels souvent accaparés par des soucis existentiels.  En réalité, même si la mondialisation semble toucher de façon moins directe ou immédiate le «spectacle vivant» (théâtre…),  tous les acteurs culturels vont devoir exercer leurs activités dans un contexte où les grands médias globalisés définissent des structures de production et de distribution, influencent les modes, les valeurs, les goûts. Un cinéaste africain pourra difficilement obtenir du financement pour un film qui ne répond pas à certaines exigences qu'il ne maîtrise pas, y compris le sujet, le contenu…

 

Quelques remarques articulées autour de 2 points :

-         un bref regard critique sur les approches actuelles de ces enjeux;

-          les éléments d'une proposition sur le pluralisme culturel comme projet politique.

 

1-      Les approches actuelles de la diversité culturelle

 

On pourrait distinguer trois approches de ces questions :

 

-          une attitude «passive» de la part de ceux qui considèrent qu'il s'agit là d'un enjeu marginal, ou qui éprouvent un sentiment d'impuissance qui les dissuade de s'y intéresser activement, ou encore de ceux qui peuvent s'estimer protégés derrière des «barrières culturelles» (langue, fortes traditions…);

 

-          une approche «défensive» centrée sur l'État et les politiques nationales vues comme barrière contre la mondialisation culturelle : c'est l'approche qui se traduit notamment dans le projet de «l'exception» ou de la «diversité culturelle»;

 

-          une approche «stratégique» qui inclut les facteurs culturels comme éléments d'une politique globale : c'est celle adoptée notamment par l'administration américaine.

 

Quelques mots sur les deux approches qui constituent des projets.

 

1.1 -  La «diversité culturelle» :  une approche essentiellement défensive

 

Je veux au départ dissiper toute ambiguité : je suis partisan du projet de Convention sur la diversité culturelle. Ne serait-ce que pour éviter de répéter l'erreur des négociations secrètes de l'AGCS et de l'AMI. Et pour protéger les gouvernements contre eux-mêmes puisque ce sont bien les gouvernements qui ont négocié et signé l'AGCS dont ils disent aujourd'hui redouter les effets dans la sphère culturelle. Voilà qui devrait illustrer la nécessité de débats publics sur les négociations internationales !

 

Ce projet de Convention est nécessaire, important, mais nettement insuffisant. C'est pour qu'elle puisse être efficace que je propose qu'elle puisse régler des questions qu'elle prend pas suffisamment en compte dans son état actuel (y compris dans la proposition du RIDC).

 

Il ne suffit pas de traiter la dimension juridique du projet : le droit suit le politique ! Il faut s'assurer qu'on s'entend bien sur ce que recouvre la diversité culturelle, sur la notion même de culture qui n'est pas réductible à l'audiovisuel. Les définitions qu'on trouve actuellement dans les documents publics restent pour le moins imprécises et ambiguës : «conditions de développement durable», «conditions du dialogue des cultures»…  Cela ne permet guère de définir des objectifs clairs.

 

-         Le projet de convention est centré sur le droit des États d'adopter leurs politiques culturelles nationales. Or,

 

 

-         Les moyens au service de ces politiques culturelles nationales sont limités dans les pays industrialisés, marginaux dans les pays en développement.  Les moyens consacrés à la coopération publique : l'objectif de 0,7% n'est pas atteint même par les pays les plus engagés. La part de cette aide consacrée au volet culturel est marginale. Ces moyens limités doivent être appréciés en regard des moyens consacrés par les grands groupes «investisseurs» dans les moyens de distribution.

 

Pour assurer l'avenir du pluralisme culturel, la Convention devrait permettre de traiter trois problèmes qui ont une portée sans doute plus décisive que les politiques nationales et qui ne peuvent être traités efficacement par celles-ci  :

 

-          la concentration et l'intégration verticale des groupes médias;

-          les déséquilibres croissants et quasi-structurels des flux des biens et services culturels,

-          et enfin l'instrumentalisation de la propriété intellectuelle par les grands groupes médias.

 

Ce projet reste centré sur l'État vu comme rempart contre la mondialisation culturelle. Or l'enjeu du pluralisme culturel est en grande partie extranational. Il ne peut être réglé seulement par des politiques nationales. Comme pour les problèmes d'environnement, les traités ne suffisent pas à régler les problèmes.  Ce n'est pas seulement une affaire de politique publique.

 

Ces questions ne sont pas marginales. Elles doivent être discutées. Si l'objectif consiste à assurer le pluralisme culturel, le projet de Convention doit leur apporter des réponses. Sinon, quel sera le résultat réel et concret de ce combat ? Car en face….

 

1.2- Une approche stratégique : les facteurs culturels comme éléments d'une stratégie globale

 

Depuis 1946, avec les Accords Blum-Byrnes, les États-Unis ont fait de la promotion de leurs idées, de leurs images et de leur vision du monde l'un des 3 piliers de leur puissance (avec la puissance militaire et économique). Avec une stratégie qui sait utiliser les complémentarités et le dynamisme du privé et s'adapter aux circonstances.

 

Comme pour les deux autres piliers de la puissance, leur approche des facteurs culturels est transfrontalière et globale. Elle s'inscrit dans une stratégie de puissance, définie notamment par Zbigniew Bzrezinski,[2] et qui veut assurer sa prééminence en empêchant l'émergence de toute puissance concurrente. Elle se traduit dans la conception d'un monde uni-multipolaire, développée par Samuel Huntington, [3] dans lequel rien d'important ne peut se faire contre ou sans l'hyperpuissance qui agit comme le pôle d'alliances ou de coalitions formées suivant les circonstances. Enfin, David Rothkopf a explicité l'importance et le rôle de facteurs culturels dans cette stratégie :

 

«Pour les ÉU, un objectif central (mais non public) de la politique étrangère à l'ère de l'information doit être de gagner la bataille de flux d'information, en dominant l'infosphère comme la GB a dominé les mers… C'est le moyen le plus pacifique et le plus puissant de faire avancer les intérêts américains…, la realpolitik ultime, l'acte ultime de son intérêt bien compris[4]

 

Il ne s'agit pas là de pure théorie : le document de sécurité nationale rendu public par le Pentagone en septembre 2002 fait état d'un «combat entre des idées et des valeurs en concurrence»[5].  Les idées et les valeurs sont bien éléments culturels !

 

Cette vision s'est traduite dans une stratégie variable suivant les circonstances : négociation de l'accès aux marchés européens liées au Plan Marshall, clause de sauvegarde incluse dans l'Accord de Florence en 1950 et qui permettrait de protéger l'industrie nationale si on la jugeait menacée par les importations de produits culturels, appui à leur industrie audiovisuelle qui occupe le premier rang des exportations (avant l'aérospatial) : 40% de leurs recettes audiovisuelles proviennent des exportations.  Protection contre les investissements étrangers en renforçant leurs industries culturelles, en favorisant leur concentration et par des mesures réglementaires… Les moyens considérables, publics et privés, mis au service de cette stratégie, témoignent bien de l'importance qui est attachée à ces enjeux et de la mobilisation croissante qu'ils suscitent.

 

Dans les négociations internationales, il faut s'attendre à une mobilisation sur tous les fronts.  On s'en prendra évidemment  aux subventions nationales même si leur l'impact est limité en regard des moyens des grands groupes, mais l'important est d'assurer l'accès aux marchés étrangers que leurs entreprises globales sont en mesure d'exploiter mieux que quiconque. Parce qu'il y a va d'un instrument de leur puissance, ils vont tout faire pour assurer et conforter leur position dominante, y compris les combats de diversion… Car il s'agit d'une question stratégique, non d'une simple question de «divertissement»

 

Pour des raisons différentes, ces deux projets ne suffisent pas à assurer le pluralisme culturel mondial :

 

-         La «diversité culturelle» : les politiques culturelles nationales sont nécessaires mais ne permettent pas de répondre aux problèmes extranationaux - comme pour l'environnement. la sécurité, les médias globaux, la concentration …

-         L'approche USA : l'objectif d'une culture globale unificatrice définie autour de leurs valeurs est à la fois irréalisable et dangereuse. Elle fait de la réduction des différences culturelles une mesure du progrès de la civilisation, à l'aune de la culture américaine érigée en étalon comme la plus juste et le meilleur modèle pour l'avenir. La perspective d'hégémonie culturelle va susciter des réactions à la mesure.

 

Si l'on prend ces enjeux au sérieux, une autre approche stratégique s'impose. Qui émergera des débats publics sur la problématique des cultures à l'ère de la mondialisation et qui comportera des mesures efficaces, à la hauteur des enjeux.

 

2-      Le pluralisme culturel mondial comme projet politique de la gouvernance globale

 

Une telle approche ne peut s'en tenir à la «défensive qui permet de résister mais non de remporter la victoire» (Sun Tzu). Elle ne peut évidemment prendre la voie de l'hégémonie.

 

Hubert Védrine reconnaissait récemment que les enjeux culturels sont les plus difficiles, les plus refoulés et qu'on ne peut continuer à les ignorer ! Il faut ajouter qu'on ne peut les traiter uniquement de façon partielle (sous l'angle de l'audiovisuel ou des politiques culturelles…). 

 

Voici une piste, complémentaire au projet actuel sur la «diversité culturelle», et qui pourrait permettre d'apporter des réponses aux questions soulevées :

 

-         Traiter les enjeux culturels dans leur dimension stratégique (facteurs de puissance) :comme enjeux géoculturels;

 

-         Par la voie politique. Le pluralisme culturel comme l'un des 3 piliers de la gouvernance mondiale;

 

-         Concrètement : envisager une instance politique, un régime spécifique, une démarche.

 

Un mot sur chacun des éléments :

 

1)       La dimension stratégique des interactions entre les sociétés et les cultures

 

Ces interactions ne s'effectuent plus seulement par l'intermédiaire des États, mais de plus en plus à travers les médias globaux, principaux vecteurs de la mondialisation culturelle. Qui sont transfrontaliers avec les moyens d'échapper partiellement aux régulations nationales.

 

Deux séries de conséquences :

 

-         l'industrialisation de la culture impose l'impératif de l'ubiquité et de la rentabilité. Elle entraîne un mouvement de concentration rapide : on est passé de 50 à 7 groupes majeurs depuis 1993, dont le chiffre d'affaires dépasse les 125 milliards $. Les soubresauts (ex.Vivendi - Aol-Time Warner ...)ne doivent pas dissimuler la tendance de fond. Ces groupes contrôlent directement ou indirectement l'essentiel essentiel de ce qui circule sur écrans. Oligopole inacceptable encore bien davantage que dans le secteur pétrolier !

 

-         Entraîne un déséquilibre croissant et de caractère quasi structurel des flux culturels. Conséquences : menace de darwinisme culturel pour les cultures qui ne peuvent être présentes comme acteurs dans la sphère médiatique - menace pour la sécurité culturelle, premier souci d'une société parce que liée à son identité. L'Hollywoodisation  rend difficile compréhension entre voisins, comme le démontre le cas de la Hongrie où les cultures voisines n'ont pratiquement plus de place sur les écrans occupés par les productions nationales et celles d'Hollywood.  Danger : choc des ignorances ! Effet de système.

 

L'impact ou l'influence des médias ne doit pas être analysée en termes simplistes.

Une question permet d'illustrer cet impact : d'où viennent aujourd'hui les héros, les idéaux, les valeurs des jeunes d'aujourd'hui qu'ils soient à Tokyo, Kinshasa, Beyrouth, Liège ou Opatija ? de l'histoire locale ou de l'écran ?  La réponse est évidente.

 

Les instruments de la socialisation primaire, à travers les dessins animés qui véhiculent des valeurs, des attitudes, des rêves : la télévision. Une enquête de l'Université Columbia conduite pendant 17 ans démontre les effets de la TV sur agressivité : change comportement de façon durable.

Les «industries de l'imaginaire» ne peuvent être traitées comme les industries pétrolières : mais comme des acteurs géoculturels, avec des responsabilités et des exigences particulières, compte tenu de leur rôle dans les rapports de puissance.

 

2) Pluralisme culturel ou diversité culturelle ?  Que voulons-nous défendre ?

 

«Le pluralisme culturel est la réponse politique au fait de la diversité culturelle» affirme l'Unesco dont la définition de la culture (Mondiacult 1982- Déclaration sur la diversité culturelle) souligne bien la fonction sociale de la culture et non seulement la dimension «œuvres ou produits culturels» ou audiovisuelle.

 

La culture est le résultat de choix, elle se construit dans interactions continuelles.

 

La diversité = un fait, une donnée de la nature.

Le pluralisme = une affaire de choix volontaire. Il s'agit de gérer les interactions entre sociétés et cultures par la voie politique. Pas seulement des politiques culturelles !

 

L'objectif du pluralisme culturel : défendre non pas une donnée figée, une culture dans un état donné, mais promouvoir les conditions des interactions équilibrées entre les sociétés et les cultures dans le contexte de la mondialisation et en tenant compte du rôle des médias globaux.

 

L'objectif du pluralisme culturel doit donc consister à défendre l’ouverture maîtrisée, le droit de pouvoir, dans le respect de valeurs fondamentales soumises à la pensée critique et dans le respect des autres, exercer ses choix individuels et collectifs dans des conditions suffisantes d’autonomie et sans contraintes ou conditionnements extérieurs déterminants, y compris dans la possibilité de produire et d’échanger ses diverses formes d’expression culturelle.

 

Ø      Comment ? Par la voie politique.  Le politique non pas réduit à son volet institutionnel, à l'État ou à un mécanisme électoral. Mais comme le moyen de construire les réponses à la question fondamentale : comment vivre ensemble. Une affaire de choix à refaire constamment.

 

À l'échelon extranational, le politique, donc la gouvernance, doit faire place à tous les acteurs concernés.

Ø      Gouvernance mondiale : ne peut être assurée par un gouvernement ou un parlement mondial, ni par le système international qui était adapté aux enjeux des rapports entre États. L'environnement, la santé, la sécurité, le pluralisme culturel ne sont pas des enjeux qui relèvent seulement des rapports interétatiques, de la raison d'État, et qui peuvent être réglés par des politiques nationales. Ils appellent une action collective que le système international actuel, mis en place pour servir les intérêts des puissances ne permet pas d'entreprendre. Le système international est bloqué quand il n'est pas en harmonie avec les intérêts des plus forts. Il faut être sans illusion sur les résistances aux efforts pour le réformer dans un sens qui ne conviendrait pas aux puissances.  Le mouvement devra venir d'ailleurs, de la mobilisation que suscitera la conscience de la nature et de l'importance des enjeux.

 

La gouvernance mondiale peut être définie comme  «les processus par lesquels les sociétés politique, économique et civile négocient les modalités et les formes d'arrangements sociaux planétaires sur la base du principe de la coopération conflictuelle». (Lamy-Laïdi) Voilà une conception bien différente de la gouvernance par l'hégémonie !

 

La gouvernance doit être conçue à géométrie variable suivant les enjeux : sécurité, économie, culture, régionaux… Non pas suivant un modèle uniforme et unique.

 

 

Pour répondre à la crise actuelle (déficit démocratique, sommets emmurés, contestations….), il faut de nouvelles instances politiques, ouvertes aux diverses parties prenantes, aux divers acteurs.  [6] Chacun avec son rôle et ses responsabilités particulières.  Sur la base de la reconnaissance mutuelle.

L'orchestre de jazz  comme modèle pour la gouvernance : on n'est pas membre,  mais acteur, compétent. Et la cohérence vient de la capacité de jouer ensemble.

 

Il faut sortir de la conception de la culture comme simple facteur au service des politiques nationales ou comme simple composante des rapports géopolitiques ou géoéconomiques. Il faut traiter les enjeux géoculturels comme une dimension essentielle de la gouvernance mondiale. Parce que le pouvoir tient aujourd'hui d'abord à la capacité de production et de diffusion des symboles dans la sphère médiatiques globalisée.

 

Il faut cesser de rejeter la dimension culturelle dans la sphère privée ou de la réduire à la dimension religieuse.  La définition des valeurs fondamentales, la construction des conditions de la liberté doivent se faire par la voie politique qui seule peut permettre de définir les conditions de ses interactions avec les autres.

 

3) Une instance politique d'un type nouveau : un Conseil mondial des cultures

 

-  À côté du Conseil de sécurité (pour les enjeux géopolitiques) à réformer,

- Un Conseil de sécurité économique et social (proposé par J. Delors, repris par l'Internationale socialiste et par J. Chirac)(pour les enjeux géoéconomiques);

- Un Conseil mondial des cultures comme instance de concertation sur les enjeux géoculturels

 

Ce Conseil ne sera pas une institution internationale classique qui remplacerait l'Unesco.

Plutôt une instance de concertation, de type nouveau, informelle au départ  :

-         composition quadripartite : pouvoirs publics, acteurs civiques et sociaux, entreprises, experts. Sur base de reconnaissance mutuelle.

-         Fonctions : délibération publique, conciliation des intérêts en cause, formulation de propositions, y compris pour les modalités de décision, et la supervision des décisions.

-         Fonctionnement : débats publics structurés, en utilisant les possibilités des moyens modernes de communication, notamment Internet, s'appuyant sur des instances locales ou nationales ou sectorielles, et pouvant s'articuler à des événements comme la Conférence générale de l'Unesco, le Forum mondial des cultures de Barcelona 2004, les réunions de la Francophonie, de l'Ibéro-Amérique, etc….

-         Mis sur pied par une démarche instituante entre les parties concernées. Pourra prendre des formes et des modalités variables suivant les entités géoculturelles, Francophonie, Monde arabe, Europe des cultures….

 

Ø      Un cadre de responsabilité pour les interactions entre les sociétés et les cultures : un régime spécifique pour les échanges culturels supervisé par le Conseil mondial

 

On peut considérer un régime comme un ensemble de principes, de règles, de procédures et de mécanismes organisationnels par lesquels les divers acteurs concernés conviennent de faire converger leurs comportements dans un champ déterminé. De nature essentiellement contractuelle, un régime permet aussi d'intégrer des éléments de traités. Un régime n'est pas un cadre imposé ni donné une fois pour toutes. Il tire sa légitimité, sa valeur et son efficacité du processus permanent de débat public qui l'institue en amenant les parties prenantes à s'entendre sur un cadre pour l'action collective qui favorise en même temps l'initiative de chacune et lui permette de jouer son rôle de façon autonome et avec efficacité.

 

Un régime destiné à promouvoir le pluralisme culturel repose sur la volonté de gérer les interactions entre les sociétés et les groupes humains en cherchant à assurer les conditions qui favorisent la liberté des choix que constitue chaque culture et chaque entité à fondement culturel. Il veut créer un cadre d'interactions et d'échanges équitable et équilibré.

 

Le régime pour les interactions et les échanges culturels à mettre en place  doit notamment  permettre de concilier la nature duale des biens et services culturels : à la fois et indissociablement objets marchands et expression des identités et des cultures qu'ils expriment et contribuent à former. Il doit permettre également de traiter les questions liées aux industries culturelles et aux acteurs géoculturels. Il ne peut donc s'agir d'un régime simplement commercial.

 

Il doit être fondé sur cinq principes dont découleront diverses mesures concrètes  :

 

-          Ouverture maîtrisée : aucune culture ne peut se fermer sans se figer ou disparaître, mais l'ouverture doit être appréciée et maîtrisée de façon politique en tenant compte des situations concrètes.

 

-          Multifonctionnalité  : encore davantage que pour l'agriculture qui est en même temps un mode de production et une forme d'aménagement du territoire, il faut tenir compte de la nature duale des œuvres culturelles pour lesquelles la valeur ajoutée est d'abord immatérielle et de l'ordre du symbolique. Cela devrait conduire à traiter les industries de l'imaginaire comme des acteurs géoculturels en raison de leur action globale et transfrontalière et de leur influence sur les valeurs.

 

 

-          Précaution : non pas comme principe de fermeture ou justification de l'inaction, mais comme instrument pour éviter les dommages irréversibles (disparition des langues, marginalisation des cultures…)

 

-          Responsabilité de tous les acteurs (pouvoirs publics, entreprises, acteurs civiques et sociaux).  Chacun a droit de poursuivre ses intérêts en les conciliant avec ceux des autres. Cela implique l'imputabilité de l'action de chacun et la responsabilité des entreprises à titre d'acteurs géoculturels.

 

-          Réciprocité : il ne s'agit pas seulement d'un équilibre mathématique des flux, impossible à atteindre. Il s'agit d'assurer que toutes les sociétés et les cultures puissent être présentes, comme acteurs et non seulement comme objets, dans la sphère médiatique. La réciprocité doit être définie et assurée de façon politique, et en tenant compte des entités géoculturelles.

 

Ces principes doivent être définis par la voie politique, c'est-à-dire par délibération et concertation entre les diverses parties concernées. 

 

Les mesures découlant de ces principes pourraient aller de prélèvements volontaires ou obligatoires sur un pourcentage de la non-réciprocité des échanges jusqu'à la création de fonds de péréquation en faveur des entités en déficit de réciprocité.  Voilà une exigence au titre du «service public» que doivent assumer les acteurs de la sphère culturelle

 

Ø      Une démarche : un Forum de concertation

 

Les changements importants ne se produisent jamais que sous l'empire de la nécessité.

 

Quelles forces pour réussir ?  la mobilisation de 1993 n'a pas été  le fait des États et des entreprises.

 

Il est évident que l'hypothèse esquissée ici de façon sommaire ne peut être engagée que sous la pression des événements et de la société civile qui aura pris conscience de la nature et de l'importance des enjeux en cause. La force des mouvements sociaux nés de la contestation de l'idéologie néolibérale qui anime la globalisation économique et financière, la mobilisation contre la guerre préventive en Irak d'une opinion publique mondiale émergente que le New York Times voit comme «le quatrième pouvoir», permettent d'espérer que l'importance des enjeux géoculturels soit mieux comprise et conduise à mettre en place les instruments pour maîtriser cette dimension de la mondialisation.

 

Il est temps de dépasser le dialogue de sourds entre «sommets emmurés» et «parlements de la rue». Il faut utiliser les moyens de communication pour instituer des agoras modernes adaptées aux enjeux planétaires, des «Forums des interdépendances» - bien différents des Forums sociaux ou économiques existants en ce qu'ils veulent organiser des débats structurés entre les quatre catégories d'acteurs concernés à travers le monde

 

La mise en route d'un tel Forum sur les enjeux géoculturels vient d'être appuyée par les représentants de plusieurs aires linguistico-culturelles réunis à Mexico en avril, et notamment l'Organisation des États ibéroaméricains et l'Organisation internationale de la Francophonie.

 

S'inspirant de l'expérimentation amorcée ( www.planetagora.org ) suite à une décision de la conférence des ministres de la Culture de la Francophonie à Cotonou en 2001, ce Forum étendra ses débats sur les enjeux géoculturels à la fois sur Internet et en articulation avec certains événements internationaux, notamment avec Barcelona 2004 qui pourrait discuter des résultats de ces discussions et constituer ainsi une étape importante pour l'évolution de ce projet politique.

 

 

 

Conclusion : Chocs de civilisations ou chocs des ignorances ? Le pluralisme culturel comme expression de l'universel

 

Le projet du pluralisme politique ne doit pas être justifié par la crainte de l'impérialisme culturel qui n'a aucune chance de réussir, même s'il peut causer des dommages irréparables, comme toutes les entreprises dominatrices du passé. 

 

Il n'y a pas de culture universelle : chacune est un effort singulier d'accès à l'universel.

 

Notre responsabilité ne se réduit pas à être témoins passifs de la mondialisation qui n'est pas une fatalité. Il faut agir pour la maîtriser par la voie du politique pour définir les conditions d'interactions équilibrées qui permettent de vivre ensemble avec nos différences irréductibles, sans cesse évolutives. En faisant place à tous les acteurs concernés et en inventant les moyens de gérer ces interactions dans un cadre de responsabilité qui permette à chaque acteur de jouer son rôle de façon efficace. 

 

Le pluralisme culturel ne peut être assuré seulement par des politiques culturelles nationales.  Il n'est pas une donnée, mais une conquête permanente des civilisations.

 

Le projet de PlanetAgora exprime la volonté d'ouvrir un débat public structuré sur tous les aspects des enjeux géoculturels dans une perspective de propositions.  Il parie sur la responsabilité qui, seule, permet à chaque génération de ne pas céder à la fatalité, ni à la résignation mais d'assumer sa part pour construire les conditions d'un monde qui est devenu, comme jamais auparavant, une Patrie commune.

 

Le succès repose sur la participation active de tous les acteurs, pas seulement sur les débats entre convaincus.  A commencer par nous tous !



[1] L'art de la guerre, traduction française, Flammarion, Champs 1972, p. 91. Il propose de l'évaluer en fonction de cinq facteurs fondamentaux : l'influence morale (le peuple en harmonie avec ses dirigeants : conscience partagée des enjeux); les conditions atmosphériques (le jeu des forces naturelles); le terrain; le commandement; la doctrine (organisation, autorité, ressources…).

[2] Le Grand Échiquier. L'Amérique et le reste du monde, traduction française, Bayard, 1997, p. 268. Bzrezinski  est actuellement président du Center for International and Strategic Studies. De nombreuses publications récentes (Kagan, McFaul, Wolfowitz…) définissent clairement cette stratégie de puissance.

[3] «The Lonely Superpower», Foreign Affairs, 78,2, mars-avril 1999.

[4] Dans un paragraphe intitulé «Vers une culture globale», on retrouve ce qui suit : «Il est de l’intérêt général des États-Unis d’encourager le développement d’un monde dans lequel les lignes de fractures entre les nations soient comblées par des intérêts communs. Il est de l’intérêt économique et politique des États-Unis de s’assurer que si le monde va vers une langue commune, ce soit l’anglais; que si le monde va vers des normes de communication, de sécurité et de qualité communes, elles soient américaines; que si le monde devient relié par la télévision, la radio et la musique, la programmation soit américaine et que si des valeurs communes se développent, les Américains puissent être à l’aise avec ces valeurs», David Rothkopf, «In Praise of Cultural Imperialism ? » Foreign Policy, été 1997. p. 45.

[5] Après le 11 septembre, le Pentagone a créé un Office of  Strategic Influence qu'il a dû dissoudre sous la pression des réactions, ce qui n'a pas empêché un responsable politique de dire qu'avec ou sans cette institution,  les actions envisagées seraient menées. Cette utilisation des éléments culturels pour combattre l'antiaméricanisme et promouvoir leur vision du monde n'est pas nouvelle comme le montre Frances Stonor Saunders dans Qui mène la danse ? La  CIA et la guerre froide culturelle, traduit de l'anglais, Paris, Denoel,  2003. Jean-Michel Valantin, Hollywood, le Pentagone et Washington, Autrement, «Frontières», Paris, 2003 : le cinéma participe au débat stratégique.

[6] Même un analyste comme Thierry de Montbrial qui ne jurait naguère que par l'État en vient à reconnaître d'autres «unités actives» dans le système mondial qui n'est plus seulement «inter-national».