Intervention Mme Catherine TASCA,

Envoyée spéciale du Secrétaire général de l’OIF

Opatija, 15 octobre 2003

 

Monsieur le Ministre,

Madame la Présidente,

Excellences, Mesdames et Messieurs,

 

Je suis très honorée de vous rejoindre à l’occasion de la 4ième Conférence annuelle du RIDC.

 

Je remercie vivement les Autorités de la Croatie et les organisateurs pour la qualité de l’accueil. J’ai pris connaissance de la richesse de votre programme de travail pour ces trois journées à Opatija.

 

Je suis chargée de vous transmettre les chaleureuses salutations de Son Excellence Abdou Diouf, Secrétaire général de l’Organisation Internationale de la Francophonie qui, depuis sa désignation au Sommet de Beyrouth, s’est engagé personnellement dans les actions en faveur de la diversité culturelle.

 

Depuis quelques années, et plus spécialement depuis l’adoption en Novembre 2001 de la Déclaration Universelle de l’UNESCO sur la diversité culturelle, notamment dans ses articles 7 à 11, la réflexion internationale sur la diversité culturelle face à la mondialisation a beaucoup progressé dans diverses enceintes notamment le Réseau International pour la Politique Culturelle, l’Union Européenne, et l’Organisation Internationale de la Francophonie.

 

Aujourd’hui on peut dire que l’idée même de la diversité culturelle, de la nécessité de la protéger et de la promouvoir partout dans le monde, recueille un assez large consensus.

 

Mais la question qui se pose, au-delà de l’objectif global, est celle des voies et moyens pour y parvenir concrètement.

 

Permettez-moi de rappeler la contribution de l’OIF à cette progression. Le débat sémantique entre « exception culturelle » et « diversité culturelle » a été heureusement dépassé.

 

C’est dès 1993, au Sommet de Maurice consacré à « l’unité dans la diversité » que la question de l’importance de la diversité culturelle a été posée par les pays ayant le français en partage avec l’adoption, pour la première fois, d’une résolution sur « l’exception culturelle au GATT ».

 

Par la suite, cette question a été reprise avec force au Sommet de Moncton et consacrée par la Déclaration de Cotonou, en juin 2001.

 

Le Sommet de Beyrouth était axé sur le « dialogue des cultures », thème emblématique car nous ne plaidons pas pour une diversité des replis identitaires, mais bien pour une diversité culturelle d’ouverture sur le monde et de dialogue des cultures. La Déclaration finale du 20 octobre 2002 fait bien de la diversité culturelle un moteur essentiel de la paix, de la démocratisation, et du développement, et d’une mondialisation plus équitable. Cette optique se traduit aussi dans la programmation de l’Agence intergouvernementale de la Francophonie, opérateur principal de l’OIF.

 

Cet attachement à la diversité culturelle, dont le plurilinguisme est une composante majeure, a été maintes fois rappelé par Son Excellence Abdou Diouf qui insiste sur son caractère universel.

 

En effet, la cause de la diversité culturelle n’est pas celle de quelques pays ni d’un ensemble géopolitique ou linguistique particulier comme celui de la Francophonie (même si celle-ci s’y retrouve pleinement). Elle est la cause de tous les peuples et de toutes les cultures du monde, confrontés au vaste mouvement de la globalisation.

 

C’est pourquoi le Secrétaire général de la Francophonie a fait largement place à ce thème dans son intervention lors de la Rencontre de Mexico les 2 et 3 avril 2003, entre lusophonie, hispanophonie et Francophonie, intervention intitulée « Trois espaces linguistiques : coopération, diversité et paix ».

 

Depuis lors, à la demande du Secrétaire général, l’Agence Intergouvernementale de la Francophonie et son Administrateur général, M. Roger Dehaybe, ont organisé six séminaires régionaux en Juin à Douala (Cameroun), à Niamey (Niger), à Antananarivo (Madagascar), en Juillet à Bucarest (Roumanie) et en  Septembre à Hanoi (Vietnam) et à Tunis (Tunisie) afin de partager la réflexion avec les pays de la zone et d’harmoniser les positions sur ce thème.

Le cadre régional, au sens large, est en effet propice à la mise en commun des points de vue et des expériences. J’ai constaté d’ailleurs que dans la journée de Mardi, vous avez consacré un temps à faire le point pour chaque région.

 

Je veux enfin signaler les déclarations adoptées à Dakar, le 20 juin 2003 par les Ministres des Pays ACP, et à Addis Abéba le 10 juillet 2003 par le Conseil Exécutif de l’Union Africaine, portant toutes les deux sur la diversité culturelle.

 

Des séminaires régionaux de la Francophonie sont ressortis plusieurs points qui méritent d’être soulignés.

 

1-     Le premier est la nécessité de politiques culturelles publiques pour garantir la diversité.

La préservation de celle-ci n’est en effet ni naturelle, ni spontanée. Dans le rapport de force entre le système économique, le jeu du marché et le libre échange d’une part, et d’autre part les énergies créatrices, il faut un soutien public pour préserver les cultures.

 

2-     On constate déjà de grandes inégalités. Bien des cultures, bien des pays, ne disposent pas des moyens de productions et de diffusion de leurs œuvres, quand bien même ils en auraient la volonté politique. Pourtant, la circulation des œuvres est essentielle pour qu’il y ait un réel échange, un dialogue des cultures. Plus que les autres, les pays en développement sont largement exclus des industries et échanges culturels. Ils peuvent donc avoir le sentiment que la cause de la diversité culturelle n’est pas la leur, que c’est un problème de pays riches.

 

3-     Cette inégalité est encore aggravée par la mondialisation croissante, ses effets d’uniformisation, et la concentration aux mains des entreprises dites « culturelles » de plus en plus grosses, de quasi-monopoles mondiaux.

Ce mouvement de concentration est visible notamment pour le cinéma et l’audiovisuel, pour la musique, et cela atteint de plus en plus la presse et l’édition. Mais cela touche aussi les modes de pensées et de vie, menaçant de disparition les traditions minoritaires.

 

4-     La nécessité de développer des politiques concertées et des co-productions par grandes régions ou ensembles linguistiques.

Dans le cadre de la Francophonie, cela se traduit par une forte demande, adressée aux instances, de programmes de soutien aux productions originales et d’aide dans leur diffusion au-delà des frontières nationales.

 

5-     Une attente spécifique s’est exprimée concernant l’aide au maintien de la diversité culturelle, notamment linguistique, dans chaque pays, en particulier là où subsistent de fortes composantes ethniques minoritaires. Dans ces pays, l’adhésion à l’action internationale en faveur de la diversité culturelle passe en partie par l’assurance d’être soutenus pour la défense de leur diversité interne. Les programmes de coopération doivent en tenir compte.

 

Il y a donc beaucoup à faire pour traduire dans les faits l’option de la diversité culturelle.

 

Je ne reviens pas sur l’enjeu que représente l’élaboration d’une Convention Internationale dans le cadre de l’UNESCO, légitimant juridiquement l’action publique en ces domaines, afin que les biens et services culturels ne soient pas traités comme des marchandises au même titre que les autres. Vous y avez vous-mêmes beaucoup travaillé. Une étape importante a été franchie lundi 13 octobre à Paris avec l’adoption à une très large majorité d’une décision donnant mandat au Secrétaire général de l’UNESCO de présenter dans deux ans à la 33ième Session de la Conférence générale un rapport préliminaire et un avant-projet de Convention sur « la protection de la diversité des contenus culturels et des expressions artistiques ».

 

En conclusion, je veux souligner que, même avec une Convention, la diversité culturelle à l’échelle mondiale requière au moins deux évolutions.

 

-         La première, c’est une modification profonde des relations et des flux d’échange entre le Nord et le Sud, afin que ce dernier se sente partie prenante de la bataille pour la diversité culturelle.

 

-         La seconde, c’est une mobilisation plus forte des citoyens, comme des professionnels de la culture, pour susciter, appuyer, orienter les politiques gouvernementales en faveur de la diversité, la culture étant une composante essentielle d’une « autre mondialisation ».

 

C’est pourquoi je vous transmets le souhait du Secrétaire général de l’OIF de recevoir une délégation de votre Bureau afin d’évoquer vos travaux et la possibilité d’élargir la mobilisation de la société civile sur les enjeux de la diversité culturelle.

 

Je vous remercie de votre attention.

Catherine TASCA