La technologie au service de la diversité

Aleksandra Uzelac, Institute for International Relations, Zagreb; sandra@irmo.hr

avec Garry Neil, coordonnateur du RIDC

 

 

« La technologie n’est ni bonne, ni mauvaise, pas plus qu’elle n’est neutre »

Melvin Kranzberg cité par Manuel Castells dans The Rise of the Network Society, page 65

 

 

La révolution de la technologie de l’information et de la communication (TIC) a débuté il y a quelques décennies, mais son évolution vers la logique du réseau amenée par l’Internet lui a donné un second souffle. Le concept d’une société de l’information suppose l’accès universel et libre aux services d’information (et donc au savoir) pour tous les citoyens, les utilisateurs et les consommateurs et la possibilité d’une participation active à la transmission du savoir. Le préalable, c’est une connaissance suffisante de la part de l’utilisateur ainsi que les moyens financiers de se procurer l’infrastructure technique nécessaire pour accéder aux services d’information disponibles sur le Net – mais même alors, les services ne sont pas toujours gratuits.

Les nouvelles possibilités introduites par l’application de la TIC et de la numérisation comprennent le stockage facile et rapide de l’information, la reproduction, la diffusion et l’utilisation de différents modes d’information comme le texte, le son et l’image, etc. Tous les médias analogiques existants sont convertis sous forme numérique. L’information virtuelle et numérique a des caractéristiques différentes de l’information analogique. En effet, elle peut être facilement copiée et envoyée (sans perte de qualité dans le processus de copie), elle peut être modifiée par les algorithmes du logiciel en plus d’être nouvellement générée, c.‑à‑d. qu’elle peut être construite à partir de zéro à la demande de l’utilisateur (bases de données, synthétiseur). Pour l’utilisateur final, l’important est la communication et le contenu et non pas la technologie.

Le potentiel de l’Internet n’est pas limité par sa logique d’organisation du réseau, mais plutôt par l’infrastructure existante ainsi que par les limites et les intérêts financiers des entreprises commerciales et bien entendu par la législation de la société industrielle.

Don Foresta fait la distinction entre d’une part, le « cyberespace » qu’il décrit comme une vision et un mythe cosmopolites et libéraux d’un univers virtuel et d’autre part, l’« autoroute de l’information » qu’il décrit comme un projet industriel ainsi qu’un puissant instrument dans la commercialisation poussée de produits audio‑visuels et d’autres services payants[1].

Les mesures politiques d’accès public essaient de compenser l’insuffisance de l’information entre les inforiches et les infopauvres en offrant l’accès universel et en garantissant une société de l’information démocratique. Or, ce n’est pas une tâche facile pour plusieurs raisons. La tendance vers la convergence de différents secteurs de la technologie influe sur notre façon de travailler; à cause de cela, toutes les politiques existantes doivent tenir compte de la nouvelle réalité de l’Internet et de sa portée mondiale ainsi que des nouvelles possibilités de communication et d’affaires et des menaces possibles qu’elles font peser. Les politiques et les stratégies culturelles existantes sont en train de se transformer lentement pour s’adapter au nouveau contexte et traitent de questions comme un nouvel environnement pour le droit d’auteur, de nouveaux services pour les utilisateurs et de nouvelles relations avec eux, de nouvelles façons d’organiser le savoir, des structures d’information dynamiques et complexes, la protection et la gestion efficace de l’information, etc. C’est à un niveau gouvernemental plus général que l’on règle les questions liées à l’utilisation équitable et à la protection de la vie privée, au fait de remédier à l’insuffisance actuelle de l’information, à l’éducation des utilisateurs et autres questions semblables, car elles sont pertinentes pour différents secteurs.

L’organisme d’enquête Nua Internet Surveys a estimé le nombre d’utilisateurs branchés aux quatre coins du globe en septembre 2002 :

 

 

Nombre d’utilisateurs d’Internet *

Population en général **

Total dans le monde

605,60 millions

6,314 milliards

Afrique

6,31 millions

861 millions

Asie/Pacifique

187,24 millions

3,747 milliards

Europe

190,91 millions

727 millions

Moyen‑Orient

5,12 millions

115 millions

Canada et É.‑U.

182,67 millions

323 millions

Amérique latine

33,35 millions

540 millions

* www.nua.com/surveys/how_many_online/index.html

** www.prb.org/pdf/WorldPopulationDS03_Eng.pdf

 

D’après ces données, on peut déduire que l’insuffisance actuelle de l’information entre les continents n’est pas effectivement en train de se combler, mais bien qu’il existe en plus une division dans chaque pays entre ceux qui utilisent et profitent de l’Internet et ceux qui n’ont pas les connaissances voulues, l’infrastructure ou les moyens financiers pour pleinement l’utiliser. Étant donné la rapide pénétration de la TIC dans tous les domaines de notre vie, il semble que ceux qui sont exclus de la sphère virtuelle sont en fait exclus de notre monde moderne.

La croissance rapide de la sphère virtuelle exige une évaluation constante des pratiques existantes de telle sorte que les bons instruments et mécanismes puissent être adoptés. Il existe sur l’Internet des initiatives gouvernementales, commerciales ou privées ainsi que des initiatives de citoyens, qui déterminent l’orientation et l’instauration de la société de l’information et de l’Internet. Malheureusement, les institutions culturelles n’ont souvent ni l’expertise ni les ressources nécessaires pour élaborer des projets virtuels. Le secteur culturel se trouve dans l’impossibilité d’ignorer ces nouvelles réalités, car il est continuellement affecté par elles de bien des façons. La durabilité des services n’est pas une question facile à régler. Les institutions culturelles sont maintenant en mesure de rivaliser avec de nouveaux intervenants (les entreprises, les universités, les particuliers, etc.) qui offrent des services d’information sur le Net.

La diversité des sources d’information est un atout mais aussi un problème, car les sources susmentionnées ne sont pas toujours faciles à trouver. Il faut améliorer les mécanismes de recherche ainsi que les services d’aiguillage de manière à ce qu’ils fournissent de l’information catégorisée selon différents critères et évitent de donner de l’information incertaine ou fausse. En outre, l’information est souvent éparpillée, d’où la plus grande difficulté pour les utilisateurs de la synthétiser à partir de sources différentes. Étant donné l’infobésité et le pourriel existants, les mécanismes de filtrage et de recherche ont pris de plus en plus d’importance, et on n’a encore trouvé aucune solution efficace.

Le déséquilibre financier, qui existe entre les médias et les entreprises riches et le secteur culturel et des ONG beaucoup plus pauvre, crée d’autres iniquités, car dans la plupart des cas, les ONG n’ont pas les moyens d’acheter les mêmes outils pour organiser leurs services d’information, si bien qu’ils offrent des services plus simples. Une solution partielle a été instaurée par le CARNet Network en Croatie (fondé par le ministère des Sciences et de la technologie de la Croatie), qui donne aux universités croates un accès gratuit à l’infrastructure d’Internet et des licences d’utilisation des logiciels, qui autrement dépasseraient leurs moyens financiers. Les universités peuvent ainsi être largement présentes sur Internet et créer des services d’information qu’elles n’auraient pas eu les moyens de créer autrement. Il existe, dans d’autres pays, un appui public semblable à l’égard également du secteur culturel.

De plus, l’obstacle des langues et la prépondérance de l’anglais font que les ressources dans d’autres langues se retrouvent en position d’inégalité, ce qui empêche l’utilisation à grande échelle de ressources existantes. Il est impossible, sur le plan organisationnel et financier, de traduire toutes les ressources présentes en ligne.

La question du droit d’auteur est fondamentale pour l’artiste, pour le public et pour le domaine culturel. La numérisation et la création de réseaux informatiques ont modifié le contexte du droit d’auteur, car il n’est plus nécessaire d’avoir des copies matérielles de la plupart des ouvrages. Les utilisateurs peuvent simultanément consulter les mêmes ressources et faire des copies parfaites du document ou d’autres créations comme de la musique. Ils peuvent stocker ces copies dans leur propre ordinateur, les envoyer à quelqu’un d’autre, les modifier ou les réviser comme il leur semble bon. Il est également difficile de contrôler les droits d’accès dans beaucoup de situations liées à l’Internet.

Tous ces facteurs ont vraiment modifié le contexte du droit d’auteur. Alors que les documents matériels (p. ex., les livres, les revues, les journaux) sont vendus, que la musique a été vendue principalement dans les magasins, que les films ont été vus uniquement au cinéma, à la télévision ou loués au club vidéo local, les biens et les services d’information fournis par l’Internet peuvent l’être de bien des façons. Ils peuvent être fournis par l’auteur gratuitement, ils peuvent être piratés et mis à la disposition du public sans autorisation, ou ils peuvent être loués. Il est bien difficile de déterminer qui est le détenteur du droit d’auteur dans les structures complexes d’information de l’Internet.

La plupart des systèmes juridiques reconnaissent que le droit d’auteur est essentiel à la promotion de l’innovation et de la créativité. Dans la plupart des pays, l’artiste gagne difficilement sa vie, et c’est pourquoi la protection de la création intellectuelle est souvent considérée comme un élément clé pour s’assurer que l’artiste peut être rémunéré adéquatement pour son travail.

Par contre, si l’auteur a mis son œuvre sur Internet et contrôle le site, il ou elle peut l’enlever aisément s’il le juge à propos. Ainsi, l’utilisateur n’a pas le même accès à l’œuvre que si celle-ci lui était offerte sous la forme d’un livre ou d’un périodique. Cette situation est importante, car elle introduit des problèmes dans l’« espace public ».

Certains soutiennent que le droit d’auteur devrait assurer un équilibre entre le créateur ou l’auteur et l’utilisateur de l’oeuvre. La question du droit d’auteur est fondamentale pour déterminer si l’utilisateur aura le droit d’accéder librement à l’« espace public » ou si la société de l’information ne sera disponible qu’à ceux qui en ont les moyens.

La préservation de l’espace public revêt une grande importance, et il faut soigneusement examiner la possibilité de modifier le contexte des services de bibliothèque et d’autres services du patrimoine culturel comme les musées et les archives pour s’assurer que ces services peuvent continuer d’être offerts à tous les citoyens (quelle que soit leur situation financière).

Comment faire en sorte que l’exploitation du savoir traditionnel d’une collectivité puisse être protégée pour que celle-ci puisse le contrôler et profiter de son exploitation? C’est là une autre question à laquelle on n’a pas répondu, mais qui fait l’objet de discussions permanentes à l’OMPI et à l’UNESCO.

Dans l’environnement du réseau mondial, la coopération est importante afin de faire en sorte que les services soient intégrés et qu’il n’y en ait pas trop qui n’ont aucun lien. La coopération est présente non seulement dans la mise en œuvre de projets virtuels pratiques et concrets, mais aussi sur le plan des politiques où beaucoup de déclarations et de conventions tentent de garantir un cadre international pour le règlement de ces questions et l’harmonisation des activités connexes de la TIC. Le Sommet mondial sur la société de l’information[2] essaiera de tracer la voie vers une « Société de l’information pour tous » -  de sorte que tous les citoyens puissent bénéficier de la révolution de la TIC. Confrontés à des défis complexes et changeants, les gouvernements, le secteur privé et la société civile devraient s’entendre sur un objectif commun qui pourrait faire naître de nouvelles formes de solidarité, de partenariat et de coopération afin de réaliser la société de l’information démocratique et participative. Beaucoup d’organisations internationales comme l’UNESCO, l’OMPI, l’OMC, l’UIT, etc. participent déjà à ce processus en essayant de surveiller, de promouvoir et de réglementer ses différents aspects.

L’Internet a le potentiel d’être plus qu’un simple canal de distribution pour les entreprises culturelles établies. Sa transmission bidirectionnelle fournit de nouvelles possibilités de faire participer les utilisateurs. Pour que les intervenants indépendants, plus petits, puissent prendre la place qu’il leur revient, il faut prévoir des mécanismes communs grâce auxquels ils pourront être plus visibles (réseaux virtuels, portails). Pour que l’Internet profite au secteur culturel, il faut que les établissements culturels, les réseaux et les ONG fixent des objectifs clairs, et mettent en place un cadre réglementaire par l’application de politiques culturelles et autres liées à la TIC. La forme future que prendra la société de l’information dépend de l’équilibre entre les initiatives commerciales et non commerciales. Et dans le secteur culturel, cet équilibre est particulièrement difficile à réaliser. L’importance de la diversité et du patrimoine culturels va au-delà de l’utilisation commerciale qu’on peut en faire et il est essentiel de les préserver en plus de communiquer ces éléments culturels qui ne sont pas nécessairement rentables sur le plan commercial.

Quand nous examinons la diversité culturelle, le principal potentiel de l’Internet est loin de se résumer à offrir des rapports universitaires et des journaux. C’est déjà un moyen important de transmission de la musique (tant légal qu’illégal), et les grands studios d’Hollywood se préparent à lancer sur Internet un service de films sur demande. C’est ici que nous arrivons au cœur du problème – l’Internet pourrait être un outil de diversité, si :

Au contraire, l’Internet deviendra un outil d’homogénéisation si :

 

Quelques défis pour le secteur culturel :

-         adapter les politiques culturelles aux nouvelles réalités de la TIC :

§         réglementation des médias (propriété, concentration)

§         exigences relatives aux contingents

§         règles commerciales pour les biens et services culturels produits et distribués sous forme électronique

§         droit d’auteur dans l’environnement numérisé

 

-         combler le fossé numérique :

§         comment faire participer les artistes des pays en voie de développement

·        fossé de l’infrastructure

·        fossé de l’éducation

·        manque d’information

 

-         ajustements organisationnels du secteur culturel vis‑à‑vis du développement technologique

o       changer la manière de travailler dans les institutions

o       reconnaître de nouvelles possibilités et de nouveaux utilisateurs potentiels de même que de nouveaux partenaires potentiels

o       appliquer des normes pour une meilleure gestion de l’information

o       adopter de nouvelles structures comme des réseaux et des portails pour une communication et une collaboration plus efficaces

 

 

 



[1] D. Foresta, A. Mergier, B. Serexhe, « The new space of communication, the interface with culture and artistic activities », page 4

[2] http://www.itu.int/wsis/