L’Accord général sur le commerce des services (AGCS)

menace de plus en plus la politique culturelle

 

L’Accord général sur le commerce des services, l’une des ententes conclues par les membres de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), est entré en vigueur en janvier 1995. Négocié au cours du cycle d’Uruguay, il fournit un cadre de règles et disciplines s’appliquant aux mesures qui touchent le commerce des services. L’objectif des négociations continues, qui bénéficient de l’impulsion que leur a donnée le lancement d’une nouvelle série complète de pourparlers à la Conférence ministérielle de Doha, en novembre 2001, est d’arriver progressivement à une plus grande libéralisation du commerce des services.

 

L’AGCS soumet déjà à certaines contraintes l’aptitude des gouvernements d’États souverains à exécuter des politiques et programmes culturels. Les propositions mises en avant à l’occasion des nouveaux pourparlers et le programme de négociations détaillé qu’a adopté l’OMC ne peuvent qu’imposer des restrictions additionnelles aux mesures gouvernementales qui soutiennent l’expression des cultures nationales et assurent la diversité culturelle.

 

Caractéristiques de l’AGCS

L’AGCS a une vaste portée. Il embrasse tous les aspects des services comme secteur de l’économie, et ce depuis la naissance (profession de sage-femme) jusqu’à la mort (services de pompes funèbres), et depuis les activités à faible technologie (coiffure) jusqu’aux activités à techniques de pointe (transmission de données sans fil). Il établit des règlements ayant force exécutoire, dont les gouvernements peuvent se prévaloir au nom des fournisseurs de services commerciaux.

 

On estime que l’AGCS est négocié suivant la méthode de l’inclusion, c’est-à-dire qu’il est conçu de manière à viser uniquement les secteurs économiques auxquels chaque gouvernement accepte explicitement de l’appliquer. Ainsi, certains gouvernements font valoir qu’en ne s’engageant pas à appliquer les dispositions de l’Accord à l’audiovisuel ou à un autre secteur de la culture, ils se sont munis de fait d’une « exemption culturelle ».

 

Certaines obligations « horizontales » comprises dans l’AGCS touchent cependant tous les services, même si un gouvernement ne s’est pas engagé dans un secteur particulier. Il existe deux importantes dispositions horizontales :

L’article premier de l’AGCS stipule que tous les services sont couverts, « à l’exception des services fournis dans l’exercice du pouvoir gouvernemental ». Cette exception est d’ailleurs assujettie à des réserves substantielles : elle ne concerne pas, en effet, les services fournis sur une « base commerciale » ou « en concurrence avec un ou plusieurs fournisseurs de services ». Étant donné que la plupart des établissements culturels qui relèvent des gouvernements, y compris les radiodiffuseurs publics, les musées et les bibliothèques, soit se trouvent en concurrence avec les radiodiffuseurs commerciaux ou d’autres établissements du secteur privé, soit se trouvent de plus en plus forcés de fonctionner comme des entreprises commerciales, l’exception peut ne pas s’appliquer.

 

En outre, toutes les mesures gouvernementales peuvent être revues si elles ont des incidences sur le commerce des services visés par des engagements, y compris celles qui ont été mises sur pied par des gouvernements locaux ou infranationaux, ou par des organismes non gouvernementaux exerçant des pouvoirs que leur a délégués le gouvernement.

 

Tous les « modes de fourniture » s’inscrivent à l’intérieur des paramètres de l’AGCS. Au mode 1 se rattache le commerce transfrontières; au mode 2, la consommation à l’étranger; au mode 3, la présence commerciale ou l’investissement étranger direct dans une entreprise de services; au mode 4, le mouvement de personnes physiques qui fournissent des services.

 

Au nombre des éléments clés de l’AGCS figure la disposition relative au traitement national, en vertu de laquelle un pays membre doit accorder à tous les fournisseurs étrangers le même traitement qu’à ses propres fournisseurs, dans les secteurs visés par sa liste d’engagements. D’autres articles prévoient des règles spéciales pour les pays en développement, des règles d’accès aux marchés pour les secteurs figurant sur les listes et des limites concernant les règlements intérieurs, par exemple les normes techniques et les prescriptions en matière de licences et de qualifications. En conformité avec l’AGCS, ces règles ne doivent pas restreindre le commerce ni se révéler « plus rigoureuses qu’il n’est nécessaire ».

 

Caractéristiques du secteur culturel

Le secteur culturel aussi est vaste. Il inclut les industries culturelles de l’édition, de la musique et de l’enregistrement sonore, du film, de la radiodiffusion et des médias numériques. Il englobe également un certain nombre de ce que d’aucuns appellent les « industries du divertissement ». Il couvre de plus, cela va de soi, toutes les formes d’expression artistique ainsi que les modes de production, de distribution, de présentation et de préservation qui y sont associés - les arts visuels, l’artisanat, la photographie, la danse, les arts populaires et l’exploitation du patrimoine, en particulier, sont des domaines vitaux pour la santé culturelle de toute société.

 

Quoique cette façon de voir le processus artistique soit rejetée par la plupart des artistes, il est possible, afin d’analyser les conséquences des accords commerciaux pour la politique culturelle, d’assimiler à des services les aspects du processus de création artistique, par exemple le travail de l’auteur, du peintre, du musicien ou du distributeur de films. Mais le résultat concret de la création artistique peut aussi être considéré comme un « bien ». Un magazine, un livre, un disque compact, un tableau sont tous des objets matériels possédant masse et texture.

 

La mondialisation a facilité l’accès aux créations d’artistes étrangers. Or, bien qu’en général les gens voient d’un bon œil l’échange accru de créations culturelles entre les sociétés, le fait est qu’à l’heure actuelle cet échange n’est pas équilibré. La production étrangère supplante carrément les créations locales et monopolise le marché. L’exemple le plus connu de ce phénomène est fourni par l’industrie du cinéma et de la télévision : on sait que les émissions et les films produits à Hollywood dominent le marché de la plupart des pays.

 

Devant cette situation, les gouvernements de toutes les tendances politiques et de toutes les régions du monde interviennent sur le marché afin d’apporter leur appui aux expressions culturelles locales. Ce faisant, ils favorisent le choix et la diversité.

 

Les mesures qu’ils prennent varient grandement d’un pays à l’autre et peuvent revêtir une infinité de formes : soutien financier direct aux créateurs isolés, subventions aux arts et à l’artisanat, règles fiscales préférentielles, restrictions touchant la propriété étrangère d’entreprises ou d’immeubles à caractère culturel, quotas relatifs au contenu, mise sur pied d’établissements publics, subventions à la production, dispositions réglementaires et ainsi de suite. Ce sont toutes là des « mesures gouvernementales » selon l’AGCS, et la plupart s’appliquent exclusivement aux citoyens et aux entreprises d’un pays donné ou font l’objet d’ententes de réciprocité avec d’autres pays.

 

Application de l’AGCS au secteur culturel

On nage dans l’incertitude en ce qui a trait à la place qui revient exactement au secteur culturel dans le monde du commerce. C’est ce qu’illustre le cas des périodiques canadiens : le Canada a soutenu que ses mesures de soutien des magazines devaient être examinées en fonction de ses obligations relevant de l’AGCS, étant donné qu’elles se rapportaient au contenu rédactionnel et publicitaire; cependant, le groupe spécial de règlement des différends de l’OMC a jugé que les magazines sont un bien, à quoi s’appliquent les règles énoncées dans l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT).

 

Le texte original du GATT, qui remonte à 1947, renferme une exemption particulière visant les quotas de diffusion des œuvres cinématographiques, apparemment fondée sur l’hypothèse qu’un film est un bien ou une marchandise. Toutefois, la Classification sectorielle des services effectuée dans le cadre de l’AGCS range parmi les services audiovisuels les services de production et de distribution de films cinématographiques et de bandes vidéo et les services de projection de films cinématographiques, de même que les services de radio et de télévision, les services de diffusion radiophonique et télévisuelle et les services d’enregistrement sonore.

 

Ce que l’on doit conclure de cette incertitude, c’est que les obligations contenues aussi bien dans le GATT que dans l’AGCS peuvent s’appliquer dans certaines circonstances, étant donné que la question sur laquelle on est appelé à se prononcer peut être considérée comme incluant des éléments qui évoquent à la fois un bien et un service.

Text Box: Nombre de pays qui ont pris des engagements
(d’application globale ou partielle) dans le cadre de l’AGCS
	
Secteur						          Pays
Édition et impression						38
Production et distribution de films cinématographiques	23
Présentation de films cinématographiques			24
Services de radio et de télévision				10
Enregistrement sonore					11
Services de divertissement					49
Services des agences de presse				34
Bibliothèques, archives, musées				18

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’AGCS actuellement en vigueur peut s’appliquer à la culture d’une façon plus large que certains ne l’imaginent. La plupart des pays ont refusé de prendre des engagements dans le domaine culturel, mais d’autres l’ont fait. Ces derniers ont accepté de ne pas conserver ni adopter de mesures gouvernementales qui contreviennent aux dispositions de l’AGCS pour les secteurs en cause. Il leur est interdit d’établir des mesures qui favorisent leurs artistes ou leurs industries culturelles, et en vertu des règles relatives au traitement national ils doivent traiter sur un pied d’égalité leurs propres fournisseurs de services et les fournisseurs étrangers.

 

Si les citoyens d’un de ces pays élisaient un nouveau gouvernement et décidaient par la suite de se doter de politiques de soutien parce que leur culture se trouverait menacée ou parce que leur marché serait dominé par les productions culturelles étrangères, il serait trop tard. Ce serait difficile de changer de voie, le pays étant tenu de verser une compensation financière à tous les fournisseurs de services étrangers.

 

La nature horizontale de l’engagement relatif au traitement NPF a obligé beaucoup de pays à signaler au nombre des exceptions leurs traités de coproduction de films et d’émissions de télévision, étant donné qu’ils violent cet engagement en accordant aux producteurs des pays partenaires un traitement plus favorable qu’aux autres producteurs étrangers. Ces traités étant maintenant inscrits comme non conformes à la disposition NPF contenue dans l’AGCS, il serait malaisé d’y apporter des modifications qui limiteraient davantage le commerce. Les gouvernements pourraient donc se trouver incapables d’en élargir la portée de manière à inclure les productions de médias numériques, ou de conclure des traités avec de nouveaux partenaires. En outre, l’Accord prévoit que les exceptions ne sont valables que pour dix ans.

 

Comme l’exclusion des activités gouvernementales est limitée aux services de nature non commerciale et à ceux qui ne sont pas fournis en concurrence avec des fournisseurs du secteur privé, il est possible, en théorie, que des radiodiffuseurs publics, des bibliothèques, des musées et d’autres établissements publics contreviennent aux obligations qu’impose l’AGCS, même dans des pays qui n’ont pas inscrit le type de services fournis par ces établissements au nombre des services couverts par leurs engagements. Par exemple, des politiques d’acquisition favorisant certains groupes d’artistes ou certaines formes d’art pourraient à la fois contrevenir à la disposition NPF et ne pas être visées par l’exclusion.

 

Beaucoup de pays se sont dotés d’un organisme chargé de réglementer la radiodiffusion. Dans certains cas, celui‑ci n’a pas de lien de dépendance avec le gouvernement; il est cependant toujours visé par l’AGCS. Bien que les quotas relatifs au contenu national puissent être maintenus par les pays qui n’ont pas inscrit le secteur de la radiodiffusion dans la liste de leurs engagements, d’autres règlements risquent de violer l’obligation NPF. Par exemple, les dispositions prévoyant un contenu minimal en ce qui a trait à la langue d’enregistrement pourraient exercer une discrimination de fait contre des fournisseurs d’enregistrements sonores de certains pays, ou les règlements touchant la distribution pourraient favoriser certains fournisseurs étrangers par rapport à d’autres.

 

Fait à signaler, les règles de l’AGCS joueront un rôle grandissant à mesure que se poursuivra l’action convergente des médias, des ordinateurs et des télécommunications. Comme les services de télécommunications et d’informatique ont de fortes chances de figurer sur les listes d’engagements, s’ils ne sont pas déjà couverts d’une autre façon, il serait difficile d’imposer des quotas relatifs au contenu à des services de télévision qui seront bientôt distribués par des compagnies de téléphone ou des réseaux informatiques, même lorsque ces quotas ne font que reproduire ceux qui s’appliquent aux diffuseurs par câble ou par satellite. Étant donné qu’Internet et d’autres réseaux d’ordinateurs deviennent de plus en plus un marché mondial pour les produits culturels et les produits de divertissement, les négociations sur le commerce électronique qui ont lieu dans d’autres composantes de l’OMC pourraient avoir une profonde influence sur les politiques culturelles.

 

Nouvelles négociations, nouveaux enjeux

Certains des dangers que présente l’AGCS, dans sa version actuelle, ne constituent qu’une hypothèse qui n’a pas été soumise à l’épreuve des faits; les négociations en cours vont cependant susciter des menaces beaucoup plus sérieuses pour la politique culturelle.

 

L’objectif déclaré de l’AGCS étant de libéraliser le commerce des services, des pressions tant bilatérales que multilatérales vont être exercées afin d’accroître le nombre de services figurant sur la liste d’engagements de chacun des pays membres. On a convenu par ailleurs de mener les pourparlers à l’intérieur d’un calendrier bien établi. Conformément à la méthode de négociation fondée sur des demandes et des offres, les pays avaient jusqu’au 30 juin 2002 pour présenter à d’autres pays des demandes particulières concernant des mesures qu’ils souhaitent voir éliminées, ou des secteurs d’activité économique qu’ils souhaitent trouver dans les listes d’engagements. Chacun des pays visés a quant à lui jusqu’au 31 mars 2003 pour répondre à ces demandes par des offres relatives aux engagements qu’il est disposé à prendre.

 

Tout cela s’inscrit dans une nouvelle série complète de discussions, laquelle a commencé à la conférence de l’OMC qui s’est tenue à Doha en 2001 et doit se terminer, d’après des prévisions optimistes, d’ici à janvier 2005. Le programme des négociations est très élargi, ce qui donne aux gouvernements une plus grande latitude pour faire des compromis en matière de politique culturelle, en vue d’obtenir des avantages dans d’autres secteurs comme l’agriculture, les ressources naturelles ou les textiles. Dans la plupart des pays, cette situation présente un risque accru pour la sauvegarde des mesures de protection des industries culturelles. Le prochain point de repère vraiment significatif sera fourni par la conférence ministérielle qui doit avoir lieu à Cancún (Mexique) en septembre 2003. On y abordera diverses questions, mais cette réunion doit lancer en particulier des négociations sur les aspects commerciaux des politiques relatives à l’investissement et à la concurrence, qui ont toutes deux d’énormes implications pour le secteur culturel.

 

Dans un exposé présenté en 2000, les États-Unis ont annoncé qu’ils s’efforceraient d’obtenir des engagements additionnels en ce qui a trait au secteur audiovisuel. Cette stratégie est mise en œuvre dans les négociations qui se poursuivent aussi bien dans l’ensemble de l’OMC que dans le cadre de l’AGCS, de même que dans les discussions bilatérales qui ont été entreprises avec un certain nombre de pays. Dans le document dont il s’agit, les États-Unis ont proposé que soient utilisées les règles comprises dans l’AGCS afin de préserver « les aspects délicats qui sont propres au secteur ». Ils ont suggéré tout spécialement d’admettre « que l’on ait recours à des subventions soigneusement circonscrites ayant un objet bien défini ». La Commission européenne et d’autres membres de l’OMC ont rejeté cette position. Toutefois, dans un document sectoriel qu’il a présenté à titre de réponse, le gouvernement de la Suisse cherche à se camper en intermédiaire entre les États-Unis et l’Europe. Le Brésil a présenté quant à lui une proposition favorable à la prise d’engagements concernant les services audiovisuels, bien qu’il souhaite aussi que se tiennent des discussions touchant les dispositions relatives à la concurrence, « en vue de mettre fin aux pratiques déloyales qui ont cours dans ce secteur ».

 

Comme on s’y attendait, les États-Unis et un certain nombre d’autres pays ont également présenté des demandes substantielles visant l’inclusion des services audiovisuels dans l’AGCS.

 

Selon la Direction générale du commerce de la Commission européenne, une bonne moitié des vingt demandes adressées aux gouvernements européens ont trait aux services audiovisuels. En particulier, deux membres de l’OMC demandent « des engagements sans limitation en matière d’accès au marché et de traitement national »; c’est dire qu’ils veulent obtenir l’élimination d’à peu près toutes les mesures de soutien qui s’appliquent à l’industrie nationale de production et de distribution cinématographiques et télévisuelles, y compris les quotas relatifs au contenu. Fait intéressant, les États-Unis n’ont pas présenté de demande officielle pour l’échéance du 30 juin. Cela fait simplement ressortir le fait que le calendrier est souple et que des demandes additionnelles seront formulées à mesure que s’intensifieront les négociations. Il faut aussi se rappeler que toute offre présentée en réponse à ces demandes s’appliquera à la totalité des pays membres de l’OMC, en conformité avec les règles NPF.

 

Le Canada aussi a reçu des demandes relatives aux mesures de soutien de son industrie audiovisuelle, dont une en provenance des États-Unis. Bien qu’aucune information n’ait été rendue publique en ce qui a trait à l’étendue de ces demandes, elles sont vraisemblablement de portée non moins générale que celles qui ont été faites aux gouvernements européens.

 

D’autres demandes ont été présentées dans la catégorie des « services récréatifs et culturels ». La Direction générale du commerce de la Commission européenne, par exemple, signale des demandes visant les services de divertissement, les services d’agences de presse, les services fournis par les bibliothèques, les archives et les musées et les autres services culturels. L’organisme ne divulgue pas d’information relative à l’étendue de ces demandes; il fait savoir seulement qu’elles ont pour objet d’éliminer certaines restrictions. Dans ce contexte, on entend probablement par « restriction » une politique au moyen de laquelle un pays donné s’efforce de soutenir ses artistes et ses producteurs culturels.

 

Il ne fait aucun doute qu’avec la poursuite des négociations touchant l’AGCS, les enjeux culturels vont se retrouver sur le devant de la scène.

 

 

Garry Neil

Coordonnateur

31 janvier 2003